
Les voyages de Gulliver
Difficulté ***
Profondeur ****
Originalité ****
Emotions **
"Les voyages de Gulliver" souffrent du même mal qu’ "Alice au pays des merveilles" ou « le petit prince » : l’appartenance à la catégorie conte pour enfants. Comme souvent la postérité est trompeuse et Swift, homme politique irlandais engagé, ne destinait pas son récit aux enfants mais s’efforçait de démontrer les faiblesses de la société anglaise de l’époque. Le livre de Swift, présent dans la liste du cercle norvégien, subit un deuxième drame : les autres histoires de son héros sont éclipsées par Lilliput, alors que ces récits sont plus philosophiques et étranges que le conte le plus connu. Ces histoires fantastiques publiées en 1726 ouvrent la voie à un genre majeur que développeront d’abord les compatriotes de Swift : Shelley, Stoker, Stevenson … : le fantastique.
La plume classique de l’écrivain a crédibilisé son univers satirique, à une époque peu encline à l’imaginaire et son succès a assuré la pérennité du genre. Le traitement réaliste, la technicité dans les débats et la description du quotidien assurent la véracité des aventures, évoquant parfois Jules verne. Les détails crus abondent et contribuent également à un ton adulte. L’ironie récurrente ajoute une légèreté nécessaire.
La traduction, si ancienne que l’orthographe en est affectée, est criticable pour ses écarts, mais les suivantes ont paresseusement suivi le même chemin. Aussi le lecteur subit suppressions, ajouts, voire contresens, liées notamment à une morale française tatillonne.
L’imagination de Swift conserve cependant sa modernité, notamment grâce à son héros et narrateur, qui nous charme par son ouverture d’esprit, son courage et son esprit de liberté. Malgré des rencontres dangereuses et des voyages chaotiques, il repart à l’aventure et noue des relations fortes et enrichissantes. Il aura d'ailleurs bien du mal à réintégrer le monde normal après son dernier voyage.
Les thèmes se succèdent au fur et à mesure des voyages : la politique, la loi, les sciences, la guerre, le pouvoir, l’argent, les vices, la morale … Chaque voyage est une réflexion sur l’altérité et l’exercice du pouvoir par la force. Swift interpelle ainsi le lecteur sur les dérives de la monarchie et de la religion (ce qui lui a valu la censure comme Gogol ou Soljenitsyne après lui), amenant un autre niveau de lecture.
Swift est un authentique précurseur dont l’engagement politique inonde le récit. Après les premiers moments à Liliput, l’imagerie enfantine disparaît et le lecteur découvre d’étranges sociétés, que le narrateur décrypte et compare. Une œuvre brillante et rafraîchissante.