
Then they were none (Ils étaient dix)
Difficulté **
Profondeur **
Originalité ***
Emotions ***
Christie est la femme la plus lue dans le monde, a popularisé le « whodunit » et relancé le policier, genre le plus populaire depuis des décennies. "Ils étaient dix", avec plus de 100 millions d’exemplaires vendus, est le 6ème roman le plus vendu de l’histoire. Il s'appuie sur un scénario qui est devenu depuis un classique du cinéma d’horreur avec la disparition progressive de tous les personnages dans un lieu isolé (il préfigure aussi les films dits de battle royale où les intervenants s’entretuent).
Miroir inverse du « crime de l’Orient Express », puisque tous les personnages y étaient des assassins, « les 10 petits nègres » utilise le procédé de la confession écrite pour résoudre un mystère insoluble en l’absence de témoins vivants. Cette approche littéraire classique, utilisée aussi dans « Frankenstein », est dynamisée par une (vraie) comptine macabre, qui rythme l’ordre des meurtres et dont Christie n’a changé que le dernier vers. Ce texte annonce les crimes à l’avance, rappelant la fatalité du drame grec.
Toute l’histoire est perçue à travers les personnages, dont le nombre se réduit petit à petit donnant aux survivants des chapitres de plus en plus importants et des psychés de plus en plus terrorisées. Le rythme de Christie est aussi implacable que le scénario et il est difficile de s’arrêter dans sa lecture. Sa plume est précise et directe, ne laissant aucun temps mort.
Le lecteur découvre la situation avec les personnages et découvre les personnages avec la situation : leurs meurtres deviennent rapidement justifiés par leurs exactions passées. Aussi notre empathie curieuse du début du roman pour ces hommes et femmes mue en détestation vengeresse, crime après crime. Et pourtant une âme sera sauvée …
Le scénario nous semble aujourd’hui assez conventionnel mais ce n’est que l’impact de l’imitation récurrente qui fausse notre analyse. La violence et la surprise finale sont nées de l’imagination géniale de Christie, elle-même très fière de ce travail scénaristique abouti et cohérent.
La polémique sur le titre est bien plus ancienne qu’on ne le croit et ce dernier a souvent été changé : « ils étaient dix « ou « les dix petits indiens «, le vrai titre de la comptine. Le titre fait référence à l’île du nègre, site de l’histoire. En conséquence, l’île change de nom dans les adaptations concernées.
Étrangement l’œuvre la plus connue de Christie est la plus dérangeante. Un récit originel dont l’ironie mordante adoucit la terreur exercée sur les personnages. Plus noir (sans jeu de mots) que le reste de son œuvre, « les dix petits nègres » se rapproche plus du thriller que du policier, démontrant ainsi le génie créatif de cette écrivain exceptionnelle. Une référence incontournable, pour son auteur et pour le genre qu’elle représente dans la liste des cents auteurs.