
Le chateau
Difficulté ****
Profondeur ****
Originalité ****
Emotions **
Kafka est unique a bien des égards, il est notamment le seul auteur célèbre à avoir été publié seulement après sa mort et contre sa volonté. Un des auteurs les plus puissants de l’histoire, il a créé par son oeuvre un adjectif qualificatif, comme Dante, Proust, Balzac ou Shakespeare. Il gagne cet honneur par deux histoires qui transfigurent le réel et montrent une problématique universelle : l'homme contre le système.
Kafka écrit ici un texte indépassable qui évoque le pouvoir administratif depuis sa publication. Le style narratif, qui développe notamment des analyses d’un même moment sous plusieurs angles, transmet directement la douleur morale du narrateur au lecteur. Cette plume tortueuse s’applique avec constance et perversion à transformer certains dialogues et la majorité des longs monologues en recension à la troisième personne : ces passages en deviennent hypnotiques et pesants, alourdissant des réflexions alambiquées, voire absurdes.
Les personnages se caractérisent tous par leur attitude vis-à-vis de K, le personnage central : agressifs ou affectifs, ils surprennent le lecteur à chaque fois car leurs émotions sont souvent inexplicables. L'enfant que K interroge longuement incarne cette pâte humaine aléatoire: il comprend K, l'apprécie, puis le rejette, s'en méfie et ainsi de suite dans une boucle infinie. Le héros lui-même en devient progressivement incohérent et réagit de manière absurde, perdant pied avec la réalité. Initialement l’incarnation de la raison dans un étrange village, il se perd dans le système et son étouffement psychologique.
Malheureusement le rythme du récit et l’intérêt du lecteur déclinent avec la raison de K : la deuxième moitié de l’œuvre enchaîne les récits de monologues dans lesquels K intervient de moins en moins, saoulé par les obsessions de ses interlocuteurs. L’auteur lui-même, selon ma méta-lecture moqueuse, finit par poser la plume au milieu d’une page, le manuscrit n’ayant jamais été achevé.
Kafka décrit dans « Le château » le martyre intellectuel et émotionnel de la psyché face à l’administration : ses rouages mystérieux transforment les humains en archétypes comme les messagers, les messieurs ou les secrétaires. L'absence de violence physique des deux côtés permet à K de lutter politiquement en créant des liens et en choisissant ses ennemis. Cependant, cela n'a aucun impact et l’œuvre démontre la dissolution de l’individu dans un système oppressif, même non violent: liberté étouffée par une administration tentaculaire, égalité écrasée par la hiérarchie, fraternité trahie par la peur, logique brisée par des règles incompréhensibles.